Communiqués
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Même si malheureusement elle est dans la lignée de celles de ces derniers mois d’une série d’autres multinationales (Arcelor-Mittal, Inbev, Ford,…), l’annonce de restructurations dans le groupe Delhaize en Belgique a surpris par son ampleur et par son hypocrisie. Ampleur car la direction prévoit la fermeture de 14 magasins jugés ‘non-rentables’ et la perte de plus de 2500 emplois. Hypocrisie car la direction fait l’impasse sur sa propre gestion[1].

Depuis plusieurs années, les organisations syndicales dénonçaient l’incohérence de la stratégie commerciale de l’enseigne qui, multipliant des attitudes de concurrence agressive sur les mêmes terrains que les autres enseignes du secteur (élargissements des heures d’ouverture, lancement de marques discount, réduction des services offerts, etc) a peu à peu perdu une part de ses spécificités et de sa clientèle.

Cela n’a pas empêché le maître d’œuvre de cette politique, Pierre-Olivier Beckers, CEO depuis début 1999, de quitter le groupe en novembre 2013 avec une indemnité de départ de 7,6 millions d’euros[2].

La nouvelle direction de Delhaize a poursuivi dans la même logique et ne présente aujourd’hui aucune alternative mais propose uniquement de réaliser des économies sur les dos des travailleurs. Pourtant les travailleurs ont déjà concédé de nombreux sacrifices : une convention collective sur la polyvalence a été signée, les nouveaux engagements sont gelés depuis quelques années.

Il faut rappeler par ailleurs que Delhaize est une entreprise rentable. Mi-mars, la direction de Delhaize annonçait pour 2013 un bénéfice en hausse de 72%[3]. Mais son CEO, Frans Muller, modérait immédiatement le propos en indiquant que le résultat était inférieur aux attentes et s’engageant à dégager un dividende en hausse (de 11%) à ses actionnaires. On touche là au coeur du problème, et sur ce point Delhaize n’est qu’un exemple parmi d’autres : la rapacité actionnariale et ses dégâts sur l’économie réelle. Les gestionnaires de portefeuilles pour le compte d’actionnaires ne mettent aucune limite à la hausse de leurs exigences en matière de retour sur action, générant un tel coût pour les entreprises qu’il réduit à néant toute forme d’investissement dans la durée et finit par étouffer les entreprises en leur imposant des seuils de rentabilité impossible à atteindre. La fermeture de l’Hôtel Méridien à Bruxelles, suite aux exigences exorbitantes de loyers par le fond d’investissement qui en est propriétaire, ou l’annonce de la fermeture de l’aciérie électrique d’Engineering Steel Belgium à Seraing, relèvent également de ce trou noir du discours politique et économique actuel, le refus d’aborder le problème majeur que constitue le coût du capital.

Pour le Mouvement VEGA, les autorités publiques portent une lourde responsabilité en la matière en ayant dérégulé de façon constante tous les domaines commerciaux, démultipliant la course intra-européenne à la compétitivité, accordant de multiples réductions fiscales et déductions de cotisations sociales aux entreprises sans exigences de contrepartiemuselant les organisations syndicales par un contrôle des salaires sans mesure de garantie sur les politiques d’investissement, organisant ainsi un transfert direct vers les actionnaires. Il revient donc aux autorités publiques de mettre en place de nouvelles législations régulatrices des activités commerciales, à commencer par l’imposition de normes minimales d’investissements dans les entreprises et un plafonnement du retour aux actionnaires alignés à la fois sur l’évolution des salaires dans l’entreprise et sur la situation économique générale des entreprises du même secteur. Il faut également imposer une commission paritaire unique pour empêcher un transfert de magasins couverts par les syndicats vers des magasins franchisés.

Dans l’immédiat, le Mouvement VEGA déclare sa solidarité pleine et entière avec les travailleurs, singulièrement de chez Delhaize, dont l’emploi est aujourd’hui sacrifié sur l’autel du profit. Nous demandons aux autorités qu’elles récupèrent auprès des entreprises qui licencient alors qu’elles font des bénéfices toutes les formes d’aide, de déductions fiscales ou sociales, qu’elles ont pu percevoir et usent de ces sommes aux bénéfices des travailleurs ayant perdu leur emploi.

A plus long terme, c’est tout le secteur de la grande distribution qui nécessite une refonte complète, tant sur le plan de sa structure que de son fonctionnement. Se nourrir est un droit fondamental, produire cette nourriture est un métier. Sous la férule des multinationales de l’agro-alimentaire et de la grande distribution, ce secteur a été bouleversé, notre rapport à l’alimentation a été perverti, la part du salaire consacrée à la nourriture s’est réduite (entre 13 et 16% du budget des ménages[4]) et la qualité de notre alimentation a baissé, les scandales sanitaires se sont multipliés (poulets aux hormones, viande de cheval, vache folle, abus d’additifs toxiques chimiques ou « naturels »,…), les circuits courts ont été massacrés et les petits producteurs étranglés financièrement.  C’est aussi le rôle d’autorités publiques que de veiller à remettre de l’ordre dans ce secteur.

Doit-on laisser ces éléments essentiels de la vie humaine sous le contrôle de grands groupes économiques et financiers qui visent d’abord à une rentabilité la plus immédiate possible, au moindre coût de production quel qu’en soit les conséquences sur la qualité, et qui se mènent une guerre des prix en écrasant simultanément les revenus des producteurs et les conditions de travail dans la distribution, le tout accompagné d’une inondation publicitaire des espaces publics ?

Le Mouvement VEGA souhaite mettre sur la table quelques pistes de réflexion : Les magasins que Delhaize souhaite fermer sont rentables. Plutôt que de les voir demain vendre les mêmes produits avec du personnel sous payé via le recours à des franchisés, les pouvoirs publics ne pourraient-ils soutenir le lancement d’une structure coopérative axée sur les circuits courts qui reprendrait les magasins fermés par Delhaize? Ceci permettrait de préserver un emploi local de qualité tout en rendant les circuits courts accessibles au plus grand nombre, et donc en aidant les producteurs locaux.

Cela devrait s’accompagner de mesures plus générales : restauration de jardins et potagers communautaires, y compris en zones urbaines ; restauration de zones de cultures proches des villes ; politiques favorisant les jardins et potagers ménagés, les jardins scolaires (à vocation pédagogique), vergers publics accessibles à tous… et surtout tendre vers une autosuffisance alimentaire de l’Europe respectueuse à la fois des produits, des producteurs et des consommateurs.

 

[1]http://www.setca.org/News/Pages/ChaossocialchezDelhaize.aspx

[2] En septembre 2013, c’est Roland Smith, démissionnaire, qui quittait son poste de CEO de Delhaize America, avec une indemnité de départ de 4,2 millions d’euros. Au total, Delhaize a déboursé plus de 15 millions d’euros pour le départ de trois hauts dirigeants en 2013.

[3] En janvier Delhaize avait déjà annoncé avoir réalisé en Belgiqueun chiffre d’affaire de 5,1 milliards d’euros en 2013, soit une hausse de 3% par rapport à 2012, soit une marge brute a chuté à 20,2%. (http://www.retaildetail.be/fr/f-belgique/bgq-alimentation/item/17887-delhaize-b%C3%A9n%C3%A9fice-net-en-hausse-de-72)

[4] http://www.lavenir.net/article/detail.aspx?articleid=DMF20131012_00373858