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« Le climat, c’est l’histoire qui frappe à la porte de l’humanité. Ce qu’on ne sait pas encore c’est si elle répondra » (Naomi Klein)

La lutte à engager contre le réchauffement climatique constitue dans le même temps pour notre humanité un défi sans précédent, et l’occasion unique de reprendre en main le cours d’une construction collective en changeant radicalement le cap.

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Les données sont assez simples. De l’époque préindustrielle à aujourd’hui, le taux de CO2 dans l’air est passé de 280ppm à 400ppm soit un niveau que la planète n’a plus connu depuis des millions d’années [Source : NASA climate.nasa.gov].  Cette hausse est indubitablement liée à l’activité humaine (plus précisément au développement du capitalisme et du productivisme comme modèle économique).    En raison de cette hausse, lors du XXe siècle, le réchauffement global a été de 1°C [Source : Rapport 2015 de l’Organisation météorologique mondiale] avec déjà des conséquences énormes (fonte des glaciers, acidification des océans, fréquence accrue d’événements météorologiques extrêmes,…) et une hausse de 1.6°C est désormais inévitable. On dispose à présent d’études de mieux en mieux documentées  sur le risque d’un emballement dramatique du dérèglement climatique à la suite de la libération du méthane actuellement prisonnier des couches glaciaires en voie de fonte.  Prévenir un tel basculement implique de contenir le réchauffement  au-dessous des 2°C dans les prochaines années, et même fort probablement de 1,5°C suivant les dernières études [Source : rapport Tyndall Institute].  Afin de  maintenir le réchauffement sous les 2°C, il conviendrait d’ici 2050 de faire baisser de plus de 40 à 70% les émissions de gaz à effet de serre par rapport au niveau de 1990, et de quasi totalement les supprimer d’ici 2100 et ce, à l’échelle de la planète [Source : 5e rapport du GIEC, partie 3].

Sommes-nous en mesure d’atteindre cet objectif ?

C’est un défi sans précédent qui se dresse devant nous parce que l’on ne négocie pas avec la biosphère et que nous (ou plus exactement les responsables politiques et économiques) avons entamé le combat de la pire des manières : en refusant de regarder en face la réalité.  Sans même parler des climato-sceptiques qui, à l’image des lobbyistes pro-tabac en leur temps, accaparent beaucoup d’espace médiatique et distillent largement et avec un succès certain leur bouillie soi-disant scientifique afin de répandre le doute, force est de constater que le combat entamé avec le protocole de Kyoto signé en 1997 lors de la troisième Conférence des Parties (COP3) a débouché sur un échec absolu.  Loin de baisser, à l’échelle du monde, les émissions de gaz à effet de serre ont augmenté de 61% entre 1990 et 2013.  Alors que l’augmentation était de l’ordre de 1% par an dans les années 1990, elle a été dans les années 2000 de plus de 2% par an.  Les pays industrialisés, dont la Belgique, qui ont obtenu une baisse de leurs émissions, l’ont fait principalement « grâce à » une délocalisation (choisie ou subie) vers les pays dits émergents de productions polluantes (par exemple la sidérurgie pour la Wallonie) mais sans que soit diminuée notre « empreinte climatique » par habitant.

S’il frappe de façon différenciée et touche en premier de nombreuses populations pauvres, le dérèglement climatique ne connait pas de frontières.  Déplacer des pollutions d’un pays (ou d’un continent) à l’autre ainsi que l’opère la mondialisation capitaliste n’est en rien une solution.  Au contraire, puisque les émissions liées au transport croissant de marchandises (entre pays producteurs et pays consommateurs) sont devenues un des facteurs incontrôlés de la hausse des émissions de CO2.

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Le projet d’accord pour la COP21 : un texte pas à la hauteur des enjeux  actuels.

Le projet d’accord de la COP21 issue des réunions préparatoires de Bonn qui ont eu lieu du 19 au 23 octobre n’est selon nous pas à la hauteur des enjeux actuels. Il ne répond pas à la crise climatique, ni ne règle les causes de celle-ci.  A ce jour seulement 154 pays sur 195 ont déposé des engagements en faveur d’une réduction des gaz à effet de serre, ce qui laisse prévoir une hausse des températures au niveau mondial d’au moins 3°C, ce qui serait catastrophique. Aucune négociation n’est d’ailleurs prévue pour obliger les gouvernements à améliorer leur proposition. L’objectif pour la COP21 de maintenir les températures mondiales en-dessous de 2°C est donc déjà hors d’atteinte.

Dans le projet d’accord, aucun objectif à court et moyen terme pour atteindre les objectifs proposés par les scientifiques spécialistes de la question climatique n’est mentionné. Seuls, des objectifs à long terme sont fixés sans référence claire concernant l’obligation pour les Etats de les atteindre.

Aussi, il faut signaler qu’aucune référence concernant l’origine des émissions de GES ni le développement des énergies renouvelables n’est mentionnée dans l’accord. Alors que la COP21 s’est donné comme objectif ambitieux de substituer au protocole de Kyoto un traité réglant enfin la question climatique, rien non plus sur les causes de la hausse des températures mondiales n’apparaît dans le projet d’accord. Pourtant, il est normalement d’usage d’effectuer un bilan des causes d’un problème avant d’envisager de trouver des solutions. Alors que les énergies fossiles sont responsables d’au moins 80 % des émissions mondiales de CO2, aucune transition vers les énergies renouvelables n’est prévue.

On n’entrevoit pas non plus de remise en cause du principe “pollueur-payeur”. Or, il n’a hélas accouché que du droit pour le pollueur de continuer à intoxiquer et/ou faire disparaître les espèces moyennant payement – d’une amende dont, lorsque d’aventure les Etats osent les leur infliger, les groupes industriels les plus pollueurs s’accommodent fort bien.

Pour finir, dans cet accord aucune solution sérieuse aux problèmes climatiques actuels n’est envisagée. En transformant l’objectif initial de « zéro émission » à celui de « zéro émission nette », c’est-à-dire zéro émission calculée non à la source mais après compensations, le texte promeut tous les mécanismes de compensation carbone (reforestation, développement propre) et en crée un  nouveau : le marché de changement d’usage du sol au lieu de s’attaquer sérieusement à la réduction des émissions. L’impasse est ainsi faite sur une évaluation du dispositif de marché des quotas d’émission de CO2 qui est pourtant un échec cuisant. De manière générale, malgré les dégâts considérables que “la main invisible du marché” a déjà occasionné, c’est à elle que les Etats s’en sont remis pour affronter le défi climatique. Ce mécanisme a éloigné et non rapproché l’Humanité des objectifs fixés.  Selon toute probabilité, quece fondamentalisme libre-échangiste restera de mise lors de la COP21.

Comment changer de cap ?

La lutte contre le réchauffement climatique constitue un véritable test grandeur nature pour notre société. Cornelius Castoriadis a écrit : “La société capitaliste est une société qui court à l’abîme à tous points de vue, car elle ne sait pas s’autolimiter.  Et une société vraiment libre, une société autonome, doit savoir s’autolimiter, savoir qu’il y a des choses qu’on ne peut pas faire ou qu’il ne faut même pas essayer de faire ou qu’il ne faut pas désirer [Source « Stopper la montée de l’insignifiance », Le Monde Diplomatique août 1998]

Alors que l’on tente de présenter le défi climatique comme une problématique quasi hors d’atteinte, tel n’est pas le cas.  Mais relever ce défi signifie plusieurs ruptures avec la logique actuelle.

En finir avec les énergies fossiles, désarmer les multinationales climaticides

Première rupture, il faut pouvoir pointer les responsabilités et nommer les adversaires d’une politique de transition énergétique à la mesure du défi. La COP21 aura pour principal sponsor une marque de véhicules automobiles, BMW, alors que le tout-à-la-route est une des causes principales du réchauffement climatique.  Ses principaux sponsors français seront les entreprises EDF et Engie (ex-GDF) qui représentent à elles seules la moitié des émissions de CO2 en France.

Sur ce dossier, le monde politique n’a pas à associer ou à inciter le monde économique, il a à le soumettre. Pas par idéologie, mais parce qu’il n’y a pas d’alternative, que par nature les multinationales (notamment) ont pour objet de réaliser du profit, que le long terme, la préservation de la biosphère ne rentrent pas dans leur logique économique.

Il convient si l’on veut éviter le chaos climatique (soit jusqu’à + 9°C d’ici la fin du siècle à politique d’extraction inchangée) de laisser plus de 80% des combustibles fossiles dans le sol.  Les gisements actuellement exploités ou en passe de l’être représentent 3000 gigatonnes potentielles d’émissions de C02. Pour éviter de franchir la barre de 2°C, nous ne pouvons nous permettre d’en brûler plus de 565 gigatonnes d’ici 2050. [Source : ATTAC « Le Climat est notre affaire » Ed. Les Liens qui libèrent – août 2015].

Aujourd’hui 90 entreprises sont responsables des deux tiers des émissions de gaz à effet de serre et 200 entreprises possèdent les principaux gisements de gaz, pétrole et charbon, où un permis de les exploiter. Il faut les mettre hors d’état de nuire sans plus attendre. Pour ce faire, les Etats possèdent trois armes : mettre fin aux investissements dans le secteur fossile (les investissements dans l’énergie fossile demeurent aujourd’hui encore 4 fois supérieurs à ceux dans les énergies renouvelables), cesser d’octroyer des financements aux acteurs du secteur, et décider d’un moratoire sur les subventions à l’énergie fossile (chaque année dans le monde, 5300 milliards de dollars sont dépensés par les Etats pour soutenir les énergies fossiles ce qui est davantage que le total des dépenses liées à la santé) [Source : Novethic].

En finir avec le mythe de la croissance, sortir du piège techniciste

La croissance est la nouvelle religion du monde économique et par capillarité du monde politique.  La croissance matérielle est présentée comme l’alternative aux inégalités sociales et au chômage endémique. Toute l’action politique est sous-tendue par des objectifs de croissance et toute politique environnementale qui pourrait y contrevenir est rejetée. Or, les études montrent que la croissance s’accompagne invariablement d’une augmentation des émissions de CO2.  Outre qu’elle fait souvent l’impasse sur la question sociale, l’idée d’une croissance verte et immatérielle (et donc sans impact sur la biosphère)  est mise en avant mais elle demeure un mythe.  Le découplage complet entre croissance matérielle et consommation d’énergie (et donc des émissions de gaz à effet de serre) n’est pas possible. Il faut donc sortir de cette logique. On produit aujourd’hui largement assez de biens pour assurer une vie digne et heureuse à l’ensemble des habitants de cette planète. Il est donc urgent de mener deux débats : l’utilité et la nature de ce qui est produit d’une part, la juste répartition des richesses et biens matériels d’autre part.

Que ce soit pour la dématérialisation de la croissance ou pour maîtriser ses conséquences environnementales, de nombreuses personnes font encore une confiance aveugle à la solution technologique. A titre d’exemple, on entend aujourd’hui des voix prôner comme solution au réchauffement climatique l’envoi dans notre atmosphère de particules susceptibles de faire baisser l’effet de serre et donc de limiter les dérèglements qui en résultent.  Il est indéniable que la technique peut permettre de limiter l’impact écologique de l’activité économique.  Il ne s’agit pas de verser dans la technophobie.  Trouver des modes de transport moins polluants, des matériaux isolants plus efficaces et plus respectueux de l’environnement, recycler les matières premières, fabriquer des ustensiles sans recourir aux dérivés du pétrole, apprendre à produire plus efficacement des énergies renouvelables, etc.  : les exemples d’alternatives souhaitables sont nombreux. Il est toutefois essentiel d’une part de ne pas concevoir la technologie comme un moyen de ne pas penser notre rapport à la nature et de continuer à piller ses ressources de façon démesurée.  Rendre sens à une sobriété heureuse est indispensable.  Il est d’autre part crucial de ne pas jouer aux apprentis sorciers en bafouant tout principe de précaution et en initiant des processus susceptibles de générer des effets rebonds dévastateurs.  Des  “solutions” comme l’enfouissement de CO2  sous la terre ou l’envoi de particules dans l’atmosphère terrestre doivent être décrétées illégales sans tarder.

En finir avec le libre-échange généralisé, relocaliser notre activité économique

Les politiques de libéralisation du commerce globalisent le mode de vie occidental et allongent les circuits de production et de consommation.  L’article 3.5 de la Convention-cadre sur les changements climatiques établi à Rio en 1992 écarte toutes les mesures pouvant remettre en cause la primauté du droit commercial international. Pourtant, le droit commercial continue à primer sur le droit environnemental. Il faut rompre avec cette logique. Nous ne pourrons relever le défi climatique sans une refonte profonde de nos modes de productions, et dès lors du modèle économique actuel.  Nous devons mettre en place des règles commerciales qui a contrario de la logique actuelle, favorisent la relocalisation de l’activité économique, ainsi que la « démarchandisation » de nombreuses productions.  Une série de biens et de services doivent être reconnus comme devant être exclus des logiques de marché. Concrètement, il s’agit de mettre en place un protectionnisme solidaire au niveau européen afin de respecter l’environnement, de répondre aux nécessités de la société, et de permettre de se protéger contre le dumping social, fiscal et le déclin des activités productives.

Il s’agit également de mettre en place une planification écologique au niveau européen. L’Union Européenne n’a pas aujourd´hui de véritable politique industrielle. Ce qu’elle définit comme étant une politique industrielle n’est en fait qu’un ensemble de politiques permettant de créer un environnement favorable pour les entreprises afin d’accroître leur compétitivité. Cette vision s’inscrit dans une perspective ultralibérale qui se base sur le fait que les entreprises disposent du monopole pour définir les stratégies productives. Cette absence de politique industrielle au niveau européen entraîne de multiples conséquences : un approfondissement du processus de désindustrialisation particulièrement dans le sud et l’est de l’Europe, la montée du chômage et la défense du moins-disant écologique. Contre une politique industrielle favorisant les intérêts à court-terme de la finance, il faut opposer une intervention publique basée sur la planification écologique et le temps long. Celle-ci promouvra des activités socialement utiles, moins énergivores ainsi que respectant la nature et la finitude des ressources naturelles, tout en encourageant les cycles courts entre la production et la consommation de produits.

L’implantation de cette nouvelle politique industrielle sera accompagnée de l’abandon de la défense du principe de pollueur-payeur et de la promotion du marché carbone sur lesquels se basent les politiques climatiques européennes actuelles.

En conclusion

La COP21 dégagera une solution à la mesure de la représentation politique qui est aujourd’hui la nôtre : insatisfaisante et prioritairement compatible avec la logique économique capitaliste et « croissanciste ».  Nous devons faire pression pour que les mesures prises soient les plus radicales et contraignantes possibles. Le nouveau traité doit instituer pour les Etats des obligations de résultats (et non seulement de moyens) et son respect devra être assuré par le droit international (et non par les pseudo-lois du marché ou des codes de bonne conduite).

Pour une véritable alternative, deux défis doivent être relevés.  Premièrement, il s’agit de faire émerger une représentation politique qui prenne conscience de la nécessité d’un autre modèle de société.  Cet autre modèle, nous le dénommons « écosocialisme » et il a pour essence le fait de ré-imbriquer l’économique dans un projet social et environnemental et non l’inverse, et ce notamment via une démocratie revivifiée et étendue.  Par exemple, les choix quant à la recherche scientifique et à la production de biens et de services doivent revenir au coeur du débat politique au lieu d’être abandonnés aux pseudo-lois de l’offre et de la demande. La règle verte (c.-à-d. la limitation des prélèvements opérés sur les écosystèmes aux quantités que ceux-ci peuvent reconstituer, la limitation des rejets dans les écosystèmes aux quantités que ceux-ci peuvent supporter, la réduction de l’empreinte écologique de l’activité économique, et la planification écologique de celle-ci) est à inscrire dans notre Constitution comme dans les traités européens. C’est une clef de lecture largement inexistante aujourd’hui.  Cette reconquête du champ politique, au sens noble et très vital du terme est le ferment essentiel d’une rupture avec la logique actuelle.  Aujourd’hui les puissances de l’argent font reculer la démocratie en mettant en place des structures non élues qui  confisquent le débat démocratique et initient des logiques qui ne répondent pas à l’intérêt du plus grand nombre.

Deuxièmement, il s’agit de soutenir et de mettre en lumière les initiatives de lutte pour la justice climatique qui fleurissent un peu partout. On pense par exemple aux monnaies locales, aux systèmes d’échanges locaux de biens et de services, aux filières de circuits courts, aux entreprises d ‘économie sociale, aux petites coopératives de production à finalité sociale, aux habitats groupés, etc.  Même si elles ne suffiront pas, c’est de construction d’alternatives concrètes à la base que naîtra une alternative crédible et un travail de conscientisation efficace, ancré dans la réalité.