Grèce : des réactions épidermiques comme révélateurs de l’allergie au changement possible

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La rubrique “Opinions” du site du Mouvement VEGA​ traduit l’esprit d’ouverture dans lequel nous souhaitons fonctionner (à côté des pages “positions officielles”). Cette rubrique est un espace d’expression et de respiration démocratique, de débat ouvert sur les enjeux du monde tel qu’il va ou tel que nous voudrions qu’il aille. Les contributions mises en ligne ici engagent leurs auteurs et non VEGA en tant que mouvement.

Une opinion de  Pierre Eyben

 

 

« Il ne peut y avoir de choix démocratique contre les traités européens » (Jean-Claude Juncker, président de la Commission européenne)

 

En constatant ces dernières semaines la litanie des outrances contre la Grèce, il m’est venu une image.  Celles et ceux d’entre vous qui, comme moi, souffrent d’allergies multiples ont sans doute subi ce test qui consiste en une série de scarifications de la peau dans l’avant-bras afin d’y inoculer en petites quantités divers allergènes.  Après quelques dizaines de minutes des réactions cutanées, parfois assez violentes, « allument » telle ou telle incision révélant les substances auxquelles vous êtes allergique.

La situation grecque a tout de cela.

C’est tout d’abord le cas parce que, sans faire offense à la réelle et profonde détresse économique qui frappe ce pays, il est important de pouvoir recadrer ce dont il est question.  Il s’agit, à l‘échelle du contexte économique européen, d’une petite incision.  Nous parlons d’une dette de 320 € milliards environ (une dette qui, rappelons-le, était plus d’un tiers moindre avant que ne soient initiées les politiques d’austérité) pour plus de 12.000 € milliards de dettes publiques au niveau européen. A titre de comparaison, la dette publique des seuls Etats-Unis est de 15.000 $ milliards, chaque Américain ayant à sa naissance « sur le dos » une dette double de celle d’un Grec.  Il en va de même pour un Britannique ou un Français dont les Etats ont plus de 2.000 € milliards de dettes publiques.  Tout comme l’Allemagne d’ailleurs ! Ce qui caractérise la dette grecque n’est pas tant son ampleur (même en pourcentage du PIB, certains pays comme le Japon sont plus endettés) que les éléments politiques liés à sa médication : Qui doit la payer ?  A quel taux l’Etat grec emprunte-t-il ?  Est-ce légitime ? Auprès de qui l’Etat emprunte-t-il ?   Au prix de quelles contreparties ?  De quelles interférences dans sa liberté démocratique à définir ses orientations politiques et économiques ?

Cela l’est ensuite également parce que, par les réactions épidermiques qu’elle génère, cette incision est un puissant révélateur du dogmatisme idéologique qui ronge notre société (ses élus) et particulièrement au niveau de l’Union Européenne, de la peur panique qu’une alternative aux politiques actuelles soit impulsée au départ de la Grèce.  Parmi les réactions les plus violentes et révélatrices, au cœur du combat, nous aurons connu :

  • Des libéraux vociférant : Un Guy Verhofstadt, chef de file des libéraux européens, qui fait la leçon à Alexis Tsipras sur une dette dont ce dernier a pourtant hérité il y a à peine cinq mois et qui est pour une bonne part la conséquence des politiques d’austérités impulsées par l’UE et votées au Parlement Européen par lui-même, un Guy Verhofstadt qui aura vu la dette de notre pays multipliée par quatre alors qu’il était ministre au gouvernement fédéral, un Guy Verhofstadt appelant à mettre fin aux privilèges de la classe politique en Grèce alors que ses propres pratiques de collusion avec le monde privé sont patentes, un Guy Verhofstadt dénonçant des services publics pléthoriques en Grèce quand ils y sont moindres qu’en Allemagne.
  • Une social-démocratie agonisante : Le plus frappant aura été un Martin Schulz, chef de file des sociaux-démocrates européens et président d’un Parlement élu, appelant à un gouvernement de technocrates non élus pour remplacer la gauche au pouvoir en Grèce, un Martin Schulz dont le visage seul lors de la venue d’Alexis Tsipras au Parlement Européen constitue le signe d’une profonde allergie à cette gauche anti-austérité. Et à ses côtés, un François Hollande se mettant dans les pas de l’Allemagne pour mijoter le honteux « compromis » qui est aujourd’hui vendu comme seule issue pour ne pas être expulsé de la zone euro à une population grecque déjà exsangue.
  • Des médias (et singulièrement leurs éditorialistes) très majoritairement partisans : Les éditoriaux culpabilisant les Grecs (et parfois véhiculant des idées reçues aux relents xénophobes, notamment sur leur paresse supposée quand la durée de travail hebdomadaire en Grèce est pourtant la plus élevée de l’UE) et appelant à accepter la « juste » austérité se sont succédés. Des journaux habituellement relativement modérés comme Le Monde auront multiplié les outrances, qualifiant de façon indistincte de « populistes » les oppositions de gauche comme d’extrême-droite aux politiques actuelles, et convoquant pour parler de cette nouvelle gauche des « experts » libéraux comme Dominique Reynié (directeur de la Fondapol), Yves Bertoncini (directeur de l’institut « Notre Europe ») et même Jean-Yves Camus (spécialiste de l’extrême-droite). On a carrément vu des unes proprement ahurissantes comme celle du journal Le Point titrant « Tsipras, Iglesias, Mélenchon, Le Pen … Les charlatans contre l’europe ».  En filigrane de ce flot convergent se trouve l’idée que refuser la politique actuelle (car l’austérité appliquée à la population et l’accélération des processus de privatisation comme solution à la crise économique constituent bien des choix politiques et non une indiscutable évidence)  reviendrait à être contre l’Europe, et qu’en la matière la gauche radicale propose le même projet politique que l’extrême-droite.  En refusant à ce point d’ouvrir tout débat sur la construction actuelle de l’UE, en caricaturant toute opposition, les médias jouent un rôle très important dans le déficit démocratique en cours.  Comment définir mieux que ceci un dogme ?

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Au cœur même du coup de force en cours, dans toute la noirceur de la guerre économique et anti-démocratique qui se produit sous nos yeux, sans doute la situation actuelle permet-elle toutefois de dégager également de possibles (mais pas certaines) voies d’une guérison.

  • Comme en France lors du référendum sur le « NON » au Traité Constitutionnel Européen (TCE), il semble que des opinions publiques se forgent contre cette véritable machine de guerre idéologique et médiatique. La terminologie de « la caste », celle « du haut et du bas » reprise notamment par Podemos, a quelque chose de dérangeant car elle conglomère inutilement et assimile vertu et position sociale.  Il est bien des réactionnaires « en bas » et être « en haut » n’est pas antinomique d’un véritable progressisme. Reste que l’on doit constater que très majoritairement, les élites de la société, les personnes en responsabilité (politique, économique, médiatique), sont du camp de l’austérité et de la caricature faite des alternatives au modèle de société actuelle.  Il est sans doute très humain que celles et ceux qui sont les « happy few » de cette société ne soient pas les plus enclins à vouloir renverser la table.  Mais malgré ce barrage pesant des élites qui souvent ont en outre joué les peuples les uns contre les autres, les mobilisations de soutien à la Grèce ont lieu à travers toute l’Europe. Plusieurs sondages ont également témoigné de l’opposition relativement massive aux logiques d’austérité.
  • Le roi est nu. Rarement il n’aura été plus limpide que le projet d’une UE démocratique et pacifique, alternative à l’impérialisme américain, outil politique ayant une taille critique permettant de dompter les assauts du capitalisme mondialisé, est mort. Pour autant qu’il ait jamais existé ailleurs que dans les fantasmes d’une certaine gauche européenne diront certains.  Mort parmi les morts, l’euro comme outil permettant une intégration politique européenne. Au contraire l’on voit que c’est principalement au nom d’une politique monétaire répondant aux intérêts à court terme de l’Allemagne qu’est menée la guerre économique actuelle. Et de repenser à ce point du programme européen de VEGA intitulé « FAIRE DE L’EURO UNE MONNAIE AU SERVICE DES PEUPLES… OU LE QUITTER »  et qui avait suscité bien des discussions. On pouvait notamment y lire ceci : « La politique monétaire de la zone Euro asphyxie l’économie européenne. L’indépendance de la Banque centrale européenne (BCE), l’interdiction faite aux Etats de recourir à celle-ci ou à leur banque nationale pour financer leurs investissements et la dette publique qu’ils génèrent… Tout cela place les peuples sous la coupe de la finance mondiale, empêchant toute gestion démocratique des budgets nationaux. Privés de politique monétaire, les Etats pratiquent la dévaluation interne, c’est-à-dire la baisse des salaires et la hausse du chômage. Face à cette spirale, il faudra envisager de quitter l’Euro s’il est impossible de faire autrement. Pour VEGA, entre sauver la souveraineté des peuples d’Europe et sauver l’Euro, le choix est évident. Qu’on pense seulement aux politiques meurtrières imposées par l’Europe et la Troïka au peuple grec ! »

En conclusion, et même si le dossier grec est loin d’être arrivé à son terme, la gauche ressort un peu assommée de la violence de la réaction née de l’élection de Syriza puis du « OXI » au référendum.  Pas de place pour l’espoir, et pas de place pour une autre UE est le message délivré.

Il demeure pourtant que chaque progressiste voit aujourd’hui plus clairement ces réactions allergiques qui se sont fait jour, leur violence inouïe.  Au départ de ce constat, et sans que cela nous détourne  d’un combat qui se poursuit pas à pas pour résister là où nous sommes, ce contexte inédit doit permettre de refonder les lignes à gauche.  La social-démocratie a semble-t-il choisi son camp dans tous les pays où elle est en responsabilité. Il faut désormais ouvrir un débat au niveau européen avec toutes les formations de la nouvelle gauche sur la façon la meilleure de sortir de ce carcan.  Refonder l’Europe est vital.  Mais refonder l’Union Européenne, institution non démocratique et dogmatique, est-il désormais autre chose qu’une illusion ?