Admirer Tsipras, voter contre l’accord !

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Par Vincent Decroly

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Cette rubrique est un espace d’expression et de respiration démocratique, de débat ouvert sur les enjeux du monde tel qu’il va ou tel que nous voudrions qu’il aille. Les contributions mises en ligne ici engagent leurs auteurs et non VEGA en tant que mouvement
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Dilemme vieux comme la politique: solidarité fraternelle avec l’héroïque TSIPRAS ou vote contre l’imbuvable “compromis” ? Les deux, sans hésiter.

Voilà la gauche éparpillée. Navrant spectacle. Et pourtant, est-il si difficile de faire le départ entre l’empathie , l’affection, l’admiration pour un combattant et le résultat d’une négociation où il a jeté toutes ses forces et même davantage ?

En ces heures troublées, je me souviens de tant d’assemblées tendues au sein d’Ecolo. De cette manie de certains négociateurs de considérer (ou de faire semblant de considérer) que ne pas soutenir le compromis obtenu équivalait à un désaveu de leur travail, voire à un camouflet à leur personne. Impatients d’entrer dans la cour des grands, ces leaders-là mâtinaient souvent leurs rapports à leurs mandants d’un zeste de manipulation affective.

Or, il faut des regards extérieurs lors de toute négociation. Il faut un second cercle confident, bienveillant mais lucide sur la dynamique de la négociation, l’évolution du rapport des forces actuelle et potentielle, la marge existant ou pas sur les modalités d’exécution du compromis… Cette distance de l’esprit ne va de pair ni avec un éloignement politique, ni avec une trahison humaine. Elle est phare et balise dans un processus dont les acteurs tendent à se laisser enfermer “dans l’entonnoir”. Ils ne perçoivent plus le rapport entre les concessions consenties et les avancées engrangées. Ils ne distinguent plus l’essentiel de l’accessoire, le certain de l’éventuel, l’acquis du non perdu… Et il arrive que les petits pas vers l’adversaire en précèdent d’autres, puis d’autres encore. Et que les contreparties se fassent maigres, quasi virtuelles… Ainsi se tisse insensiblement la toile du renoncement.

Je pense ce soir à nos camarades de Syriza, notamment à ceux qui souffrent, encore déchirés peut-être. Mais aussi à la clairvoyante Zoé KONSTANTOPOLOU, la présidente du Parlement : ” Le Gouvernement est aujourd’hui objet d’un chantage dont le but est de lui faire accepter tout ce qu’il ne veut pas, qui n’émane pas de lui et qu’il combat. Le Premier Ministre a parlé avec sincérité, courage, franchise et désintéressement. Il est le plus jeune Premier Ministre et il est aussi celui qui a lutté comme aucun de ses prédécesseurs pour les droits démocratiques et sociaux du peuple et des nouvelles générations, qui a représenté et représente notre génération et lui donne espoir. Je l’honore et je continuerai toujours de l’honorer pour son attitude et ses choix. Et en même temps, je considère de ma responsabilité institutionnelle, en tant que Présidente du Parlement, de ne pas fermer les yeux et feindre ne pas comprendre le chantage. Jamais je ne pourrai voter et légitimer le contenu de l’accord (…) ” (http://blogs.mediapart.fr/blog/virgil-brill/140715/ecoutez-la-belle-et-forte-voix-de-la-grece).

Alexis TSIPRAS et son équipe ont abattu un travail titanesque. TSIPRAS a prolongé depuis son élection la leçon de pédagogie politique entamée en 2012 par MELENCHON. Cela faisait des décennies qu’un responsable politique n’avait plus porté aussi loin et aussi haut la contradiction, avec une telle force. Des décennies que les enjeux de fond n’étaient plus apparus aussi lisibles, voire aussi crus. Avec nos socialistes, ça n’est plus arrivé depuis un demi-siècle. Les écologistes n’ont pratiquement jamais essayé. COHN-BENDIT a été jusqu’à co-écrire un livre sur l’Europe avec VERHOFSTADT!.. Que, pour TSIPRAS, la victoire n’ait finalement pas été au rendez-vous n’enlève rien à ses mérites. Grâce à lui, beaucoup voient plus clair. Beaucoup lisent mieux. Beaucoup prennent ou reprennent conscience de l’insupportable.

On ne peut pas demander à un honnête homme de convaincre, par son seul raisonnement, un aréopage de pâles types soucieux avant tout d’écraser l’alternative et d’être les premiers à twitter la nouvelle de cet exploit. Puis à pérorer en appelant “solidarité” l’agression violente, “geste fort” l’allégeance pavlovienne au capitalisme et au productivisme, “démocratie” l’oppression oligarchique, “aide” la mise sous contrôle tyrannique…

Je comprends les députés de Syriza qui voteront OXI ce soir. Ils le feront la mort dans l’âme. Je ne sais pas s’ils parviendront à garder à Alexis TSIPRAS l’amitié qu’il mérite, ni si TSIPRAS parviendra à ne pas tourner le dos à ce qu’ils ont fait de fort ensemble. Mais je sais que ces parlementaires-là ont à l’esprit, quel que soit l’inconfort du choix qu’ils expriment, le respect de ceux qui les ont élus. RESISTANCE !

Vincent DECROLY